Dix-neuf heures et demie pour deux doigts par main (c'est quoi le nerf ulnaire ?)
Le billet précédent s'appelait « Bientôt un an et demi ». Il était calme, il faisait le bilan, et il annonçait un mariage en juin.
Depuis, il s'est passé des choses. Je me suis marié en juin. Voyage de noces en juillet. Retour en France en août. Et le 9 septembre, je suis remonté à la Pitié pour un réglage.
Ce billet raconte cette journée. Je préviens tout de suite : il ne ressemble pas aux précédents. Pas de marionnette, pas de nuit du Haddock, pas de trois heures du matin. C'est un jour de réglage qui s'est bien passé. Je crois que ça aussi, ça mérite d'être écrit. On raconte toujours les mauvais jours parce qu'ils font de meilleures histoires, mais ce sont les bons jours qui disent le mieux où on en est.
Cinq heures trente
Le réveil sonne à cinq heures trente. Pas à quatre heures. Une heure et demie de sommeil en plus, et surtout : pas d'aéroport.
C'est le changement de cette journée, et il change tout. Cette fois, le trajet s'est fait en taxi conventionné, un transport sanitaire, porte à porte. Six heures de route jusqu'à Paris. Sur le papier, c'est plus long qu'un vol Rodez-Orly. Dans les faits, c'est incomparablement moins cher pour le cerveau. Pas d'enregistrement, pas de portique, pas de siège où mes genoux touchent le dossier d'en face, pas de personnel qui tire la gueule quand je demande la rangée de sortie de secours, pas de vol à ne pas rater, pas d'attente interminable dans un terminal à dix-sept heures quand l'adrénaline est retombée.
Il y a une raison précise pour laquelle on est passés à ce mode de transport. Je l'expliquerai un jour, dans un autre billet. Pour l'instant, retenez juste ceci : retirer l'aéroport d'un jour de réglage, c'est retirer la moitié de la fatigue. La moitié. Ce n'est pas une image.
Je monte à l'arrière, je m'installe, et je n'ai plus rien à gérer pendant six heures. Quelque part sur la route, premier coup de fil à Rose Marie.
Le Saint Marcel
On arrive à Paris avec de l'avance, comme toujours, parce qu'on ne monte que pour ça et qu'il vaut mieux attendre devant l'hôpital qu'à côté.
Le restaurant, c'est le Saint Marcel, juste en face de la Pitié. J'en avais déjà parlé sans le nommer, alors autant le nommer maintenant : le patron est aveyronnais, l'équipe est sympathique, et ils ont fini par comprendre pourquoi on revient. Ils ne posent pas de questions et ils ne font pas semblant de ne pas savoir. Ce jour-là, c'était bœuf bourguignon. Un bon.
Ce n'est pas un détail gastronomique. Manger correctement avant un réglage, c'est du carburant pour les heures qui suivent, et c'est aussi une demi-heure où on parle d'autre chose. Un bout de normalité collé juste devant la porte de l'hôpital.
Treize heures quarante-cinq
Arrivée à l'hôpital à treize heures quarante-cinq. Deuxième coup de fil à Rose Marie.
Je connais le trajet dans les couloirs par cœur. Bâtiment Babinski, ascenseur, premier étage, celui qui arrive après RH, RB et Mezzanine, et au bout les fauteuils en cuir rouge de l'espace d'attente. Je pourrais le faire les yeux fermés.
Sauf que l'ascenseur est toujours en panne. En février, j'écrivais qu'il était cassé depuis trois mois et que personne ne le réparait. On est en septembre. Je retire le « personne ne le répare » : à ce stade, ce n'est plus de la négligence, c'est de la constance.
Donc petit écart. On passe par l'ascenseur du service de cardio-vasculaire cérébral, on monte au 1, et là il faut rejoindre l'espace d'attente depuis un point d'arrivée qui n'est pas le bon. Ce qui veut dire se perdre. On se perd. On finit par retomber sur les fauteuils rouges. Et au moment de repartir, rebelote dans l'autre sens : se perdre pour retrouver l'ascenseur de cardio depuis l'espace d'attente. Deux fois égarés dans un bâtiment que je connais par cœur, à cause d'un bouton d'ascenseur.
Et puis il y a les box des infirmières. Certains restent fidèles à l'image qu'on se fait des hôpitaux : du bruit, on raconte sa vie, on n'écoute pas les malades, et surtout, surtout, on ne fait pas de silence. Manquerait plus qu'on respecte les malades, non mais.
On s'assoit sur les fauteuils rouges, on attend, on regarde les autres attendre.
Quatorze heures trente
La consultation commence à quatorze heures trente. Le réglage, lui, à quatorze heures trente-huit. Huit minutes d'écart, et ces huit minutes-là comptent : c'est le temps de dire bonjour, de raconter l'été, le mariage, le voyage, de répondre aux questions d'usage. Puis on pose la télécommande sur le boîtier, et là seulement, le courant bouge.
Ça pique dans les yeux. C'est la première sensation, immédiate, dès que le courant monte : une piqûre derrière les globes, comme après trop d'écran dans le noir, sauf que personne n'a allumé d'écran. Puis le muscle de la lèvre se tend, d'un seul côté, et ma phrase part en morceaux. Ce que je voulais dire, c'était « ça va bien ». Ce qui est sorti, c'était :
bfrprga pva bienpf
En février, ce genre de moment durait. C'était même ça, le pire : la sensation ne passait pas, elle restait suspendue aussi longtemps que le courant débordait, et je devenais la marionnette. Cette fois, ça passe en cinq minutes. Cinq minutes, et la lèvre se détend, et les yeux arrêtent de piquer, et je peux redire « ça va bien » avec toutes les lettres à leur place.
Cinq minutes contre une après-midi entière. Je ne sais pas si c'est le réglage, la cible, l'habitude du cerveau ou les trois, mais c'est mesurable, et c'est énorme.
Troisième coup de fil à Rose Marie.
Quinze heures
Sortie à quinze heures. Trente minutes de consultation, marche de vérification comprise. Vingt-deux minutes si on compte à partir du moment où le courant a bougé.
Quatrième coup de fil à Rose Marie. À ce stade, on doit commencer à se demander ce qu'on peut bien se raconter toutes les quarante minutes. La réponse : pas grand-chose. C'est ça, l'intérêt. Ce n'est pas un compte rendu médical, c'est une voix. Je dis où j'en suis, elle dit ce qu'elle fait, on raccroche, et la journée reprend un cran plus légère. Le premier billet où je parlais d'elle s'appelait juste « Rose Marie ». Depuis juin, c'est ma femme, et elle décroche toujours.
Départ à quinze heures quarante. Six heures de route dans l'autre sens.
L'orthodontiste
Il y a une chose que je n'avais jamais formulée avant ce trajet, et qui m'a sauté aux yeux quelque part sur l'autoroute : cette journée, je l'ai déjà vécue. Il y a très longtemps, et pour mes dents.
Quand j'étais jeune, je portais un appareil dentaire. L'orthodontiste était à Albi. Nous, on habitait Rieupeyroux. Deux heures de route, parce qu'on partait toujours en avance et qu'on arrivait tôt. Deux heures pour cinq minutes de rendez-vous : on resserre un fil, on change un élastique, on vérifie deux ou trois choses, et c'est fini. Puis deux heures pour le retour. Et ensuite, pendant plusieurs jours, ça faisait mal. La mâchoire qui tire, les dents qui protestent contre les quelques dixièmes de millimètre qu'on vient de leur imposer.
C'est exactement la même structure. Long trajet, réglage court, long trajet, et la douleur qui arrive après, quand tout le monde est rentré et que le rendez-vous est déjà loin.
Ce n'est évidemment pas la même échelle. Un appareil dentaire n'est pas un neurostimulateur, et un fil qu'on resserre n'est pas un contact d'électrode dans le pallidum. Mais le rythme est identique, et la logique aussi : on déplace quelque chose d'un cran minuscule, le corps n'est pas d'accord, et il lui faut des jours pour s'y faire. Le prix ne se paye jamais sur place. Il se paye après, chez soi, loin du cabinet.
Je trouve ça presque rassurant. Ça veut dire que je sais faire ça depuis tout petit. Ce n'est pas une expérience nouvelle, c'est une vieille connaissance qui a changé d'échelle.
Dix-sept heures
Première pause à dix-sept heures. Bilan : toujours pas d'effets secondaires anormaux. Juste une légère fatigue.
Une légère fatigue. Relisez le billet de février et mesurez l'écart. À dix-sept heures, ce jour-là, je dormais sur un fauteuil de terminal, la joue contre le similicuir, le sac encore sur l'épaule. Cette fois, je suis fatigué comme on est fatigué après une longue route, et pas comme on est vidé après une journée passée à encaisser un aéroport, un avion, une salle d'attente et un cerveau qu'on vient de reprogrammer.
Moins de stress à gérer, moins de dette à payer le soir. Ça n'a rien de mystérieux. Ce qui coûtait le plus cher dans ces journées, ce n'était pas le courant, c'était tout ce qu'il y avait autour.
Vingt et une heures, Limoges
Deuxième pause à vingt et une heures, sur Limoges, pour manger. Toujours pas d'effets bizarres. Et une bonne andouillette.
Là encore, ce n'est pas une note de gastronome. Six heures après un réglage, être capable de s'arrêter, de s'asseoir dans un restaurant de bord de route, d'avoir faim et de trouver ça bon, c'est un indicateur. Il y a des soirs de réglage où je n'aurais rien pu avaler, où la seule idée d'un plat chaud aurait été au-dessus de mes forces. Ce soir-là, andouillette. Le corps suit.
Une heure du matin
Arrivée à la maison vers une heure du matin. Cinquième et dernier coup de fil à Rose Marie. Puis dodo.
Dix-neuf heures et demie de journée, de cinq heures trente à une heure du matin, pour trente minutes de consultation. Le rapport est toujours aussi absurde, et il est toujours aussi nécessaire. Simplement, cette fois, j'arrive au bout sans être en miettes.
PS : c'est quoi le nerf ulnaire ?
Ça y est, j'ai trouvé l'effet secondaire du jour : des picotements dans les auriculaires et les annulaires. Les deux mains. Plus le léger tournis diffus, celui-là est habituel, il fait partie du décor.
Génial.
C'est comme ça que ça marche. On rentre en se disant que ça s'est bien passé, et le cerveau attend le lendemain pour envoyer sa facture, toujours sous une forme qu'on n'avait pas prévue. Deux doigts par main. Pas les autres. Alors j'ai cherché.
Le nerf ulnaire, l'ancien « nerf cubital », c'est celui que tout le monde connaît sans le savoir. Il part du cou, descend le long du bras et passe à la face interne du coude, juste sous la peau, dans une petite gouttière osseuse. C'est lui qu'on percute quand on se cogne le coude et qu'on prend cette décharge électrique désagréable jusqu'au bout des doigts.
Et son territoire dans la main, c'est exactement ça : l'auriculaire, et la moitié de l'annulaire, celle qui regarde le petit doigt. Pas le pouce, pas l'index, pas le majeur, eux dépendent d'autres nerfs. Autrement dit, ce qui picote chez moi, ce n'est pas « la main ». C'est un territoire précis, et ce territoire a un nom.
Reste à savoir qui appuie dessus, et là je n'ai pas de quoi trancher. Première hypothèse, mécanique : douze heures de voiture dans la journée, les coudes pliés, un accoudoir sous le bras, et le nerf qui se fait comprimer au passage du coude. Ça arrive à tout le monde, ça n'a rien à voir ni avec le cerveau ni avec les électrodes. Deuxième hypothèse, centrale : c'est le nouveau réglage qui fabrique ces sensations bien plus haut, très loin des coudes.
Ce qui me fait pencher pour la première, c'est la symétrie. Les deux mains, pareil, en même temps. Le courant, lui, a plutôt tendance à travailler d'un côté à la fois.
Mais je ne suis pas neurologue. Je suis le capteur. Mon boulot, c'est de noter précisément ce que je ressens et où, de ne pas inventer d'explication, et de rapporter tout ça au prochain rendez-vous. Un patient qui décrit bien vaut mieux qu'un patient qui diagnostique mal.
Rien d'inquiétant, rien qui empêche de vivre. Juste le rappel qu'un réglage se paye toujours un peu, et qu'on ne sait jamais d'avance en quelle monnaie.
Bon. Plus qu'à attendre. Six à huit jours, d'après la moyenne que j'ai fini par établir. Et puis on saura ce que ce réglage-là vaut vraiment.